APREM#7

La fontaine du monde : flux, vitesse et crise
économique - 10 ans déjà

Dix ans. Voilà dix ans que le monde occidental, économiquement développé, industrialisé s’éveillait faillible, devait être sauvé de la banqueroute, suite à des activités dites spéculatives d’une ampleur inégalée.

En dix ans, le monde a changé à une telle vitesse qu’il semble difficile de dater ce qui s’est produit avant et après, ce qui n’existait pas ou peu à l’époque et qui existe maintenant. Comme si nous percevions le monde comme une gigantesque fontaine.

Avez vous déjà observé avec attention une fontaine ? Vraiment avec attention ? Une vraiment grande fontaine ?

Elle semble immobile. On n’en voit que le flux Cela donne une impression de vitesse. Mais si vous observez vraiment bien la fontaine, alors vous ne regarderez pas le flux. Vous fixerez votre attention sur une goutte particulière, sur sa parabole, sur sa montée puis sa redescente. Évidemment, en fixant votre attention sur cette goutte, vous ne pouvez voir les autres mais au moins, vous verrez celle-là, son destin. Tout semble alors aller moins vite. Cela prend du temps. Cela requiert patience et attention. Et ça donne envie de recommencer.

Faites l’expérience avec la fontaine du monde. Fixez un événement, quelque chose qui vous tient à cœur, qui retient l’attention des médias, dont tout le monde parle. Et puis évoquez autour de vous cet événement quelques temps plus tard. Et là vous verrez la fontaine. Vous verrez que la plupart a oublié la goutte qui avait retenu votre attention et qui avait un instant retenu l’attention de tout le monde.

Tarnac, les mecs qui ont été acquittés en ce 12 avril 2018, c’était quoi déjà, j’ai oublié ? Pourtant, c’était l’événement à ne pas manquer, la France était menacée par un terrorisme prêt à frapper n’importe où, n’importe quand. Heureusement que les services de sécurité veillaient. C’était le 11 novembre 2008, moins de deux moins après l’explosion de la crise. Dix ans plus tard, c’est l’indifférence autour de l’inutilité d’un déploiement sans précédents de moyens de surveillance. Dix ans plus tard, cette fois, c’est sûr, les moyens de surveillance sont plus nécessaires que jamais.

Beaucoup de ceux qui attendaient la nouvelle l’ont apprise sur leur smartphone et se souviendront de ce qu’ils ont tweeté, relayé, commenté.

Qu’avons-nous tweeté quand « les Tarnac » ont été arrêtés ? Où nous trouvions-nous lorsque nous avons appris la faillite de Lehmann Brothers ? Et bien probablement dans notre cuisine, dans notre salon ou dans notre voiture parce qu’à l’époque, les smartphones étaient peu répandus. C’est APRÈS que la migration de la technologie vers nos poches s’est vraiment déployée. C’est APRÈS que les réseaux dits sociaux ont commencé à prendre tant de place.

Nous n’aimions pas ce monde dont les plus grosses sociétés étaient des banques et des sociétés pétrolières ? Et bien bonne nouvelle : nous en sommes sortis. Aujourd’hui, les plus grosses capitalisations boursières sont les GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon, soit les sociétés qui nous permettent de contempler la fontaine plutôt que les gouttes qui la composent, les sociétés encore dont la valeur provient de leur capacité à fixer notre attention et donc à nous déposséder de ce qui fait notre singularité.

On pourrait se réjouir de la manière dont nous avons acquis la capacité à embrasser ainsi le monde d’un seul regard et donc de ne plus rester coincé dans les quelques mètres carrés entourant nos nombrils, de sortir de l’anecdote. Vraiment ? Et si au contraire en donnant accès à cette vision d’ensemble nous avions perdu toute capacité de discernement.

Ces technologies nous permettent de mieux voir le monde, de le parcourir à moindre frais encore qu’il y a dix ans, profiter du même service AirBNB ou Uber où que nous soyons. Mais nous permettent-elle de comprendre pourquoi d’autres technologies causent la fermeture de Caterpillar Gosselies. D’ailleurs, qui se souvient que Caterpillar est le nom d’une usine qui ferme et pas uniquement une marque de chaussures à la mode ? C’était il y a si longtemps. Deux ans déjà…

La technologie nous permet aussi de mieux sentir le monde qui s’équipe de capteurs pour former la smart city. Mais qui sent qui ? Évidemment, la smart city nous donne l’illusion de précéder nos désirs en fonction de nos comportements. Et si au final la smart city faisait de nous des gouttes d’eau qui sortent d’une fontaine, qui forment un flux parfaitement identifiable, dans lequel chacun a sa place et dans lequel chacun est incapable de voir ce qui est fait de lui, nous rendant incapable d’apprécier ce qui se passe ?

D’autres technologies enfin sont censées nous permettre de prendre la tangente, de ne plus avoir à faire confiance à une autorité centralisée, d’entrer dans un monde pair-à-pair débarrassé de toute hiérarchie. Ce monde est celui des blockchains, dont la plus connue est le Bitcoin. Après le monde de « un fait divers, une loi », puis celui de « une opportunité, une start-up », nous voilà dans le monde de « un problème, une blockchain et une cryptomonnaie ». Et quand a été conçue la blockchain ? Début novembre 2008, entre l’explosion de la crise des subprimes et l’arrestation des « Tarnac ».

Jean-Claude Dargeant

Déroulé APREM#7 – 15 au 17 novembre 2018 (sous réserve de légères modifications)

 

 

Jeudi 15 novembre / Fermetures d'usines

 

14h – Introduction générale par Valérie Cordy et Jean-Claude Englebert, fondateurs des APREM

 

14h15 – Projection de « Liquidation totale » un documentaire sur la fermeture de l'usine Samssonite et la bataille juridique qui s'en est suivie – en présence de la réalisatrice Hélène Desplanques et de Brigitte Petit la présidente des ancien.ne.s ouvrier.e.s de l'usine. Elles nous parleront du spectacle qui a suivi l'occupation de l'usine et rend compte de la bataille des hommes et femmes contre leur patron escroc et un fond d'inverstissement « Nous ne sommes pas que des valises ».

 

15h30 – Pause

 

15h45 – Rencontre avec Daniel Adam, metteur en scène et Véronique Vercheval, photographe autour du projet « La dernière Défaïence », un spectacle de la Compagnie Maritime avec les anciens de l'usine « Royal Boch » de La Louvière et une exposition de portraits photographiques des ouvriers sur bâches qui avaient été placardées durant l'occupation de l'usine avant sa fermeture définitive (visible dans les couloirs de la Fabrique).

 

16h40 – Pause

 

16h55 – Projection du film de François Ruffin « Merci Patron » en présence de Patrick Flécheux, coordinateur du journal Fakir (Paris).

 

19h00 – Pause repas

 

20h30 – Spectacle « Longwy Texas » de et avec Carole Thibaut qui retraverse à la manière d'une conférencière l'histoire des aciéries et de la sidérurgie lorraine, notamment des luttes ouvrières des années 70 et 80, à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père, de ses propres souvenirs d’enfance et de documents de l’époque. Un spectacle intime et éminemment politique.

 

21h30 – Fin de la journée

 

Vendredi 16 novembre / Crise, Capitalisme et Ecologie

 

15h00 – Introduction par Valérie Cordy et projection d'extraits d'un entretien avec Jean-Charles Michel, un ancien ouvrier de l'usine Sud-coréenne Doosan qui était juste en face de la Fabrique de Théâtre. Une évocation des changements qui sont survenus dans les relations entre patrons et employés après la crise financière de 2008 et de la violence de la fermeture en 2014. Un parcours de vie, une histoire douloureuse et une fin heureuse...

 

15h30 – Projection du film « Le geste ordinaire » en présence du réalisateur Maxime Coton.

Portrait d’un homme discret, d’un ouvrier. Portrait de Marc Coton, père du réalisateur.
Échos d'un mutisme chaleureux qui aura jusque-là laissé sa famille loin du vacarme de l'usine sidérurgique où il travaille depuis 30 ans. Histoire d'une transmission inachevée, d'une promesse silencieuse: « tu seras un autre homme, mon fils ». Le film aboutit à une réconciliation glanée au gré des jours et au plus près des gestes quotidiens.

 

17h00 – Pause

 

17h15 – Présentation par le photographe Sébastien Van Malleghem de sa série « Réagir ».

Le Nord Pas de Calais, une des régions les plus pauvres de France, a vu ses usines de textiles et ses aciéries disparaître suite à une crise financière dans les années 70. Depuis, le gouvernement français a abandonné la population tombée dans le chômage, la précarité et les inégalités sociales...

Sébastien Van Mallhegem a passé une année auprès des professionnels et des bénévoles de l'association Réagir, un centre destiné à aider les jeunes en difficulté. Il rend compte de cette expérience au travers d'une série de clichés et d'une publication.


 

18h30 – Evocation de « Marché Noir », une installation interactive du Laboratoire d'interventions urbaines temporaires (LUIT)

Pourquoi ce qui se monnaie aurait plus de valeur que le reste ? Nous sommes là pour négocier ce qui n’a pas de prix, estimer l’inestimable : la matière noire, la matière hypothétique, le désir. Nous sommes l’ombre de la bourse, le versant parallèle du trade. Nous revendiquons le piratage du lieu marché. Nous dealons avec les limites de la finance. Nous refusons l'offre perpétuelle, la convoitise insatiable créée par le système marchand. Nous voulons accorder une juste valeur à la demande construite, raisonnée, impulsive, impossible. Prenons le temps de construire nos urgences avant qu'on ne nous les impose. Et si « Marché Noir » était une alternative ? Loin des inanités des échanges boursiers, il est temps de s'accorder sur de nouvelles équivalences. Les miennes, les tiennes, les nôtres. Dans la salle des marchés noirs, on peut lire les fluctuations desvaleurs de nos nuits qui se rêvent en jours.

19h30 – Pause repas

 

21h00 – « Matters », un spectacle de Duncan Evennou, Clémence Hallé et Benoït Verjat

Matters est un solo qui, dans un assemblage polyphonique, donne forme et corps aux archives de la rencontre inaugurale du Groupe de Travail de l’« Anthropocène », programmée le vendredi 17 octobre 2014 à 9h00 sur la scène de la Maison des cultures du monde, une institution de performances contemporaines située à Berlin. L’hypothèse géologique, de plus en plus bruyante dans le monde des arts, inscrit les conséquences des impacts humains sur leurs environnements dans la profondeur des temps terrestres. Avec Matters, l’acteur situe puis transforme les voix historiques, scientifiques et politiques des membres du groupe, jouant avec leur parole dans toute sa sensibilité, et passant de leurs récits à leurs hésitations, leurs silences ou leurs dérisions, se joue des frictions de la pensée lorsque les sciences montent sur la scène d'un théâtre.

 

22h00 – Fin de la journée

 

 

Samedi 17 novembre / Expérimentations artistiques en partenariat avec Culture Meet Up et Technocité

 

15h – « Matters » Retour d'expériences et discussion

 

15h45 – Retour sur la performance TUC de Jean-Claude Englebert et Valérie Cordy, artistes

« The Ultimate Company (TUC)» ou comment mettre les arts du spectacle sur le marché via un modèle mathématique utilisé dans la finance. Retour d'expérience et présentation de l'outil. Après avoir exploité les opportunités d'investissement des nouvelles technologies lors de la « bulle Internet » puis celles offertes par les crédits hypothécaires et les produits financiers structurés via le marché des « subprimes », les marchés financiers ont identifié une source d'opportunité inépuisable et séculaire : la création artistique. La création artistique étant devenue un marché totalement libéralisé, les projets et produits peuvent être financés par banques et investisseurs, spécialement dans un monde où « Trillions of dollars every day are being exchanged around the world in all of the financial markets. » (Kenneth Lay). The Ultimate Company est « la » plateforme multimodale d'accès au marché, de gestion des investissements et risques liés àla création artistique. 

 

16h30 – « Based on an almost true story » lecture-performance de Lucille Calmel

Les matières textuelles et visuelles de cette performance sont issues d’une veille de crise réalisée par Lucille Calmel entre novembre 2012 et avril 2013 suite à la commande de « Crisis ! What crisis ? » Les Halles/A Space For Live Art / Programme Culture de l’Union Européenne. L’agencement qui en est fait à APREM est une première.

 

17h15 – Introduction à la blockchain par Jean-Claude Englebert

Jean-Claude Englebert, mathématicien et artiste(spécialiste des questions environnementales) nous présente la blockchain et ses enjeux et implications dans la société.

En l’espace de quelques années, le terme de blockchain (littéralement chaîne de blocs, protocole de gestion de données numériques) s’est répandu comme une trainée de poudre et attire toute l’attention de l’écosystème startup, financier et tech.

Cette technologie pourrait résoudre nos problèmes de confiance, sécuriser nos process et simplifier nos échanges quotidiens.

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Quels sont les champs d’application de la blockchaindans la vie réelle, en quoi cette technologie est-elle pertinente ou dangereuse pour l’artet la culture et quelles questions soulève-t-elle ?

 

18h00 – performance artistique sur la blockchain par Isabelle Radkte (sculptrice) avec la complicité de David Bartholomeo (plasticien) et Fany Grobety (metteuse en scène).

L’intervention éprouve l’idée d’une coopérative (une entreprise dont les salariés sont aussiune entreprise dont les salariés sont aussi les actionnaires + 1 être = une voix) dont les arbres et les rivières sont les actionnaires au même titre que les hommes. Dans cet univers, l'écosystème est une industrie, la photosynthèse est devenue un savoir partagé (un commun) qui permet principalement de fournir les champignons dépolluants en énergie. Les humains tirent leurs revenus des apports directs qu'ils peuvent faire à l'écosystème ou paient une taxe au paysage lorsqu'ils en profitent plus qu'ils n'en bénéficient... et nous arrivons à un temps crucial puisqu'il s'agit de prendre une décision collective importante...

La performance se décline ainsi :

Mise en situation/explication/coaching par Fany Grobety (environ 15 min)

Impro avec des volontaires parmi le public par David Bartholoméo (environ 10 min)

Feedback/ réflexion collective entre 10 et 30 minutes

 

19h15 – Discussion finale

Intervention express de Cédric le Goulven avec son collectif TAT (Théâtre Autonome Temporaire, Trump Anti Theater, Tentative (d) Anthropocène Théâtre etc..) : concevoir une sorte de dispositif performatif qui serait quelque chose entre le stand up /power point style grande compagnie américaine, l'assemblée générale d'un Conseil d’Administration, ou encore le jeu de société, le tout pimenté d'un rien de grand-messe évangélique... cette performance mettrait en interactivité le public dans un axe performatif, mais aussi la Fabrique de théâtre ainsi que quelques complices qui seraient disséminés dans la salle....

 

20h00 – Repas/Rencontres

 

22h30 – Fin de la journée 

Le trailer a été réalisé par Alexandra Rice. Merci à elle!