La Fabrique de la Reliance

Valérie Cordy

Directrice de la Fabrique de Théâtre

Il y a un monde complexe qui, selon Edgard Morin, nécessite un changement radical dans l'articulation des savoirs qui consiste à passer d'une pensée simpli- ante à une pensée qui relie.

Il y a des modes de relations qui font circuler les idées, les humains, les luttes, qui nous rendent plus fort.e.s

Il y a «la notion de reliance qui comble un vide conceptuel en donnant un caractère actif à ce substantif. «Relié» est passif, «reliant»est participant, «reliance» est activant. »

Il y a des statistiques : depuis cinq ans, la Belgique dépense plus de budget national en indemnités pour maladies de longue durée (dépressions et «burn-outs»), qu’en indemnités de chômage.

Il y a la rencontre avec un livre qui est toujours un hasard heureux, qui peut parfois être décevant mais n'est jamais malheureux.

Il y a les rencontres avec les artistes. Ceux qui nous touchent, nous interrogent, nous dérangent.

Il y a l'état du monde. Les injustices, les violences gratuites dont on entend parler ou que l'on vit dans son corps.

Il y a des livres que l'ont prête et on ne sait plus à qui, des livres que l'on ne rend pas, que l'on met du temps à rendre malgré des rappels insistants parce que se défaire d'un livre est une petite et parfois une grande douleur.

Il y a Anémone l'actrice qui, dans « Demokratia » un documentaire prônant la démocratie directe et la liberté de la presse libérée des puissances de l'argent, nous parle du propre de l'humain en nous évoquant les Chimpanzés dont le génome serait le même que le nôtre à 99% et qui sont divisés en deux catégories: les Chimpanzés communs qui ont développé un mode de société hyper hiérarchisé en pyramide qui, pour régler les problèmes font la guerre et les Chimpanzés dits Bonobos qui vivent dans une société horizontale et qui, pour régler les problèmes, font l'amour. On sourit souvent à l'évocation de ces derniers mais n'est-ce pas parce qu'on les envie un peu ?

Il y a Anémone qui va plus loin, qui dit que nous sommes la seule espèce au monde à ne pas être d'accord sur quelle organisation sociale adopter tous ensemble, que les artistes sont tous des bonobos qui veulent la paix et la liberté et que les chimpanzés communs passent leur temps et toute leur énergie à vouloir conquérir le pouvoir et que c'est pour cela qu'ils nous gouvernent.

Il y a donc ces métaphores magiques qui d'un coup ouvrent nos yeux, nous rendent clairvoyants pour quelques instants.

Il y a la rhétorique et ses figures qui imposent leurs mécanismes froids.

Il y a des livres que l'on achète juste pour les posséder et que l'on ne lira jamais ou bien plus tard, quelques années après.

Il y a les mots qui sont des armes, les concepts avec lesquels on jongle ou l'on est discrets, ceux qui nous marquent et ceux que l'on pensait avoir oubliés, ceux que l'on ne comprend pas mais qui nous éclaireront plus tard, ceux qui nous aident à marcher, à nous tenir debout.

Il y a les mauvaises et il y a les bonnes nouvelles.

Il y a une phrase lue quelque part sur les réseaux sociaux: il y a des mots anxiogènes comme le « sérieux », l'« excellence », la « compétitivité » ou le « sacrifice » que l'on nous assène en oubliant d'en utiliser d’autres, essentiels, comme «la joie», «le sens» ou «la collaboration», cela ne peut que mener à la tristesse, à la fatigue, et au final, à la maladie...

Il y a nous toutes et tous qui rêvons.

Il y a des livres que l'on dévore, dont on parle à toutes les personnes autour de soi que l'on nomme parfois vulgairement dans ce nouveau langage, des « page turner ».

Il y a la quasi-décomposabilité, une propriété des systèmes complexes qui explique comment une action locale peut se propager et avoir un impact global.

Il y a les sardines qui avancent en bancs serrés pour que la violence verbale soit considérée comme la violence physique, pour que les fronts des puissants délétères s'écroulent sous le poids des plus faibles.

Il y a les Gilets Jaunes, les invisibilisé.e.s, les étudiant·e·s qui manifestent.

Il y a les chorégraphies chiliennes et les manifestations mondiales, les émissions de radio et de télévision, les essais et romans où les mots et les maux se libèrent.

Il y a les jeunes pour le climat, les Extinction Rebellion, les ZAD un peu partout.

Il y a tous ces mouvements qui, comme des archipels, ne demandent qu'à se rejoindre.

ll y a les violences policières et David Dufresne que nous avions invité à la Fabrique lors d'un APREM il y a quelques années dont le roman « Dernière sommation » vient d'être réédité parce qu'en rupture de stock.

Il y a les projets artistiques qui se multiplient pour rendre le monde plus grand, plus vaste, plus habitable pour toutes et tous.

Il y a la Fabrique de Théâtre qui ouvre ses portes aux artistes depuis de nombreuses années, qui reçoit le prix des Jumelles d'Or de la SACD.

«Il y a trop d'artistes» clament certains comme s'il s'agissait de questions d'emplois et d'économie là où nous pouvons y voir une chance de transformation. Plus il y a d'artistes, moins il y a d'entropie.

Il y a Edgard Morin qui indique que «connaître, c’est, dans une boucle ininterrompue, séparer pour analyser, et relier pour synthétiser ou complexifer. Nous perdons l’aptitude à globaliser, c’est-à-dire à introduire les connaissances dans un ensemble plus ou moins organisé. Or les conditions de toute connaissance pertinente sont justement la contextualisation, la globalisation ».

Il y a cette solitude ouatée du temps qui passe quand nous écrivons. C'est dans cette solitude que s'incarnent les monstres cachés de l'inconscient individuel et collectif. Ils se dessinent par milliers entre les touches du clavier ou dans l'interstice du stylo et de la page. Ils sont des terreurs ou des bonheurs qui affleurent. Ils sont le présent.

Et ce que je viens d'énumérer entre en relation directe ou indirecte, infue sur des modes de reliance, transforme ou en développe d'autres. Tout est lié et parfois nous ne savons pas quel a été le point de départ ou s'il y aura une arrivée. Ce n'est pas le plus important.

«Nous sommes là où tout commence» nous dit Raoul Vaneigem.

Il y a donc qu'il faut continuer...