CARTE BLANCHE D’UNE RÉSIDENCE - NON ARRIVÉE - POUR LE SPECTACLE « SAUVAGES TITRE PROVISOIRE » - TEXTE - HASARDS ET CONFINEMENT - 

La Grande Annulation - Quand les corps ne peuvent plus se toucher 

 

Le 13 mars 2020 - le premier jour du Festival XS au Théâtre National devait avoir lieu. 

 

Quelques jours auparavant, des réunions se tenaient dans la grande salle nous annonçant les dernières nouvelles quant à l’approche du Coronavirus en Belgique - ou devrions-nous dire aujourd’hui quand l’approche du moment où le gouvernement belge n’avait plus d’autres choix que celui d’agir. Le Festival XS était en ligne de mire étant un des gros événements attendu à cette date. Le Théâtre National allait devoir montrer l’exemple si quoique ce soit venait à se décider. Et le jour J arriva. Le matin du premier jour du festival, les théâtres flamands annonçaient leur fermeture. Ca sentait le roussi. La mort dans l’âme à 14h, nous recevons l’annonce que le festival ne se tiendrait pas. La sensation d’un grand déploiement comme si une ombrelle de mille fleurs allait s’ouvrir et que non finalement, la contraction inverse - de cette même ombrelle ou le mouvement d’une cellule - ça se referme. Le déploiement n’aura pas lieu. 

 

Depuis quelques jours, je me disais que cette histoire de coronavirus était bien plus sérieuse qu’elle n’en n'avait l’air mais avant le 10 mars, aucunement. Prise intensément dans les répétitions, je ne voyais rien de l’extérieur et je n’avais même pas entendu parler de ce qu’il se passait en Chine. Je me suis demandé ce que ça disait du travail de l’artiste ou de moi-même. Et puis plus tard, je verrais comment allait résonner avec l’actualité notre proposition de forme « Mais Vous Troublez Mal Je Suis Un.e Novice, Pardon ». Un espèce d’inconscient au travail. La préfiguration qu’un besoin d’amour allait survenir. Je me souviens des mots de Jessica Gazon lors d’une des pré-réunions à l’automne : « J’ai envie que ce soit un attentat d’amour », nous avait-elle dit. Nous en aurions bien besoin aujourd’hui et en aurons besoin. 

Mais qu’est ce que cela veut dire du travail de l’artiste? Au moment où nous nous apprêtions à proposer ce spectacle dans sa forme courte, où nous allions dépasser le cadre des vingt cinq minutes imposées par la forme XS en faisant des prolongations, au moment où nous pensions inviter le public à nous rejoindre sur scène en cassant les cadres, les codes, le rideau tombe et c’est la grande annulation. Demain est en suspens. Nous voulions inviter les individus du public dans un « safe space » où chacun.e était invité.e à être qui iel est. Nous aurions invité des inconnu.e.s à danser des slows, pour travailler la distance justement, le fait de se toucher entres corps inconnus, apprendre à respecter la pudeur, à lui parler à cette pudeur, ne pas gêner, ne rien contraindre, mais oser se toucher, partager de la tendresse au moins. Je voulais pour ma part danser aussi un slow avec un chien pour étendre la notion d’amour à ce qui est autre-qu’humain et parce que j’avais un souvenir mémorable d’une scène comme cela dans un bui-bui de fin de nuit à Liège. Voilà ce qui aurait été proposé sous une playlist de slows, dont la DJ pour les intimes Jessica Gazon, a le secret. Une pure magie d’amour partagé… qui n’est pas arrivée. Comment est-elle concevable maintenant cette forme ? C’est presque comme si elle devenait révolutionnaire, acte de désobéissance civile affichée ! Comment aurions-nous pu imaginer cela ? Attentat d’amour. Le mot résonne différemment dans mes oreilles. Cette expression m’avait marquée. Il y a toujours une raison quand certains mots s’arrêtent dans vos oreilles. Avant cette crise et encore plus après, nous avons besoin d’attentats d’amour. 

 

Par rapport à l’annulation, je suis triste oui mais pas tant et curieusement, je ne ressens pas de frustrations alors que j’allais jouer dans la grande salle du Théâtre National après que nombre de mes camardes y soient passés avant moi. C’est quand même une belle salle, où la moindre lumière provenant d’un « bête » projecteur semble comporter une dimension divine. Je m’y sentais bien dans cet écrin, entourée d’ami.e.s comédien.ne.s formidables. Ça n’aurait été que de la joie ce spectacle. La frustration aurait dû/pu être immense. Est-ce la sidération qui m’anesthésie ? Ou bien l’acceptation ? Quelque chose de plus grand et de plus important que nous joue son rôle, je ne sais pas ce que c’est mais ce petit virus est là et il fait bouger les choses en grand. Il ne me rendait pas inquiète à ce stade car j’aime souvent quand tout s’arrête, quand une grève fait que votre chemin préconçu, votre horaire établi est reporté, décalé. J’aime quand cela ne va pas s’accomplir de la manière attendue. La dimension de l’interstice et de l’inconnu. 

J’aime ce lâcher prise face au grain de sable dans le rouage. J’aime la force du grain de sable. Et puis la dimension du « Bon ben voilà, pas le choix, on est tous dans le même bateau », comment nous redéfinissons-nous ? Quand votre train s’arrête, vous vous mettez à parler à votre voisin.e inconnu.e et vous partagez des informations avec lui/elle. Le lien se créé là où il était absent. La réalité macro de notre histoire humaine, c’est bien qu’on est tous dans le même bateau de la belle verte, que l’on est tous sur cette planète même si certain.e.s en font une autre lecture. Et bien que certains rêvent de s’affranchir du monde et du genre humain, cette bande de trans-humanistes par exemple, qui nous ont bien montré qu’ils étaient là ; nous sommes encore ici et maintenant dans le même bateau. Alors que leurs rêves grands et horribles se dessinent sous nos yeux ébahis à nos fenêtres immobiles. L’avenir d’un ciel pollué de satellites remplaçant les étoiles à cause de la mégalomanie de Monsieur Tesla s’est offerte aux yeux des citoyen.ne.s du monde confiné.e.s. Le projet StarLinks des objets connectés et le déploiement outrancier et illégal démocratiquement de la 5G par Proximus, pour parler de chez nous, ont dévoilé leur indécence. Bill Gates rêve de nous voir tous pucés et crée une inversion perverse de la déclaration des droits de l’homme en affirmant au sein de son projet id2020.org que nous avons tous droit à une identité numérique. Mais qui a demandé ce droit ? Son délire philanthopique prend des airs de Docteur Maboule sous nos corps concernés. Mais je décide de ne pas avoir peur. Ces projets existaient avant le grand confinement ; ils ont été révélés au monde dans une situation inédite. Je décide de ne pas avoir peur donc. Je discute avec mes colocatrices dans la cuisine. Nous partageons des informations de source numérique et essayons de les traiter dans des face-à-face humains. Nous réfléchissons. Et nous tentons de discerner ce qui est en cours. 

 

Quelque jours plus tard, apparaissent des affiches partout dans la ville et sur l’arrêt de bus en bas de chez moi. #staysafe. « L’affiche Stay Safe, on dirait une pub pour des capotes », me disait mon ancien compagnon. Il a raison. Ironie graphique ? Quel est le lien entre HIV et Coronavirus ? Le mot « zoonose » se fait connaitre.

Mais est-ce aussi une crise du toucher ? La peur du contact de l’autre ? Peut-être d’autres… Nous verrons bien… 

Nous sommes face à l’inconnu et nous observons au quotidien ce qui se dessine. Et dans ce qui se dessine, je crois qu’il nous incombe à toustes de prendre part à ce dessein. Spécifiquement quand on est un.e artiste, car c’est le rôle des artistes de prendre en charge les histoires et les représentations du monde. Les histoires que nous nous racontons façonnent notre imaginaire et nos pensées. Les histoires que nous nous racontons sont donc importantes voire cruciales. C’est à ce titre que je vous propose dans cette carte blanche une lecture du premier chapitre d’un livre de Thomas King, auteur et historien d’origine métis autochtone (de la nation Cherokee). Ce livre m’inspire pour la création de mon spectacle « Sauvages Titre Provisoire » pour lequel je devais être en résidence à la Fabrique de Théâtre en ce mois de mai. 

Cosmogonie : Quelle histoire initiale fonde notre rapport au monde ? 

 

Dans « Histoire(s) et Vérité(s) », Thomas King parle de cosmogonie - les histoires qui parlent de la conception du monde. L’impact que la cosmogonie peut avoir sur notre système de pensée est-il considérable ? C’est une question qui étrangement revient dans ma vie car elle est à la base de ma rencontre avec les Premières Nations d’Amérique du Nord. 

 

A 17 ans, en dernière année de secondaire, j’ai du faire un TFE (travail de fin d’études) en religion. Dans ce travail, il nous était proposé de comparer deux religions sur un aspect. J’ai du prendre du temps à choisir et je me suis retrouvée avec « Cosmogonies des contes d’Amérique du Nord ». C’est marrant parce que quelque part dans mon esprit est encore imprimée l’image de ce titre que j’ai lu sur des photocopies. Ce titre je l’ai lu sans le comprendre : « Cosmogonie », je n’avais jamais entendu ce mot. Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire. C’était bien ma vaine encore ! Ayant l’impression d’avoir tiré la mauvaise carte, ce moment a pourtant été un déclencheur fondamental dans ma vie et dans ma pensée. En 2001, dans la petite ville de Namur, j’ai donc dû aller en bibliothèque chercher des livres sur les « indiens d’Amérique ». La bibliothécaire ne connaissait pas non plus le terme « cosmogonie » ; voilà que je lui posais une colle. Mais par un moteur de recherche interne à cette bibliothèque, elle a quand même pu me référencer des livres. Je me revois encore en prendre quelques uns dans ces casiers moches et me poser dans le silence, ce qui m’a toujours ennuyée. Les livres étaient beaux et inspirants mais ils ne parlaient pas vraiment de cosmogonie. 

Dans les premières années 2000, c’était aussi le début d’Internet dans les foyers. Si je ne me souviens plus de comment on faisait avant les moteurs de recherche à la Google, je me souviens avoir trouvé des choses sur Internet pour mon travail. Des blogs d’Indian Freak (Fans des Indiens) étaient déjà présents sur la toile. Peut-être que les « Indiens d’Amérique » ont fait partie d’Internet bien avant tout le monde. Internet au début, c’était un souffle de liberté et ça va plutôt bien avec « les Indiens d’Amérique ». J’utilise ce terme en conscience bien qu’il est considéré comme insultant venant d’une blanche et à juste titre. « Indiens d’Amériques » c’est le mot qui a été collé à la peau de millions d’êtres humains juste parce qu’un type s’était trompé de destination et pensait arriver en Inde. Tout de même, il est temps que nous n’utilisions plus ce mot. Ici je l’utilise car c’est le terme sous lequel étaient référencées les perles que j’ai trouvées à l’époque. C’est sur Internet que je suis tombée pour la première fois sur le discours du Chef Seattle et que j’ai eu un de mes chocs de pensée fondateur. Cette phrase particulièrement a opéré sur moi un choc : « La nature ne nous appartient pas, nous appartenons à la nature ». Lire cela a éclairé une lueur dans l’ombre de ma pensée n’ayant reçu à cet âge que le système de pensée occidental pour horizon. 

 

Discours du Chef Seattle -  https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_du_Chef_Seattle_en_1854

 

Ce discours est un chef d’oeuvre pour l’humanité. Il a été pris de haut par nos ancêtres européens de l’époque comme il pourrait encore être pris de haut aujourd’hui par certains individus qui le liraient et qui diraient « C’est bien joli tout cela, mais c’est un peu naïf. » Je n’ai jamais supporté cette réduction balayée d’une petite phrase cynique et la position de supériorité qu’elle indique. Pour ma part, j’estime avec le plus grand sérieux que la relation au monde alentour et le positionnement ontologique des premières nations du monde entier n’a toujours pas été regardé à sa juste valeur. Il n’a même carrément pas été compris. Parce que ce qui comptait dans la colonisation, ce sont les terres. L’exploitation du territoire est toujours en ligne de mire de la colonisation. Mais d’où vient cette position supérieure et prédatrice que les sociétés colonisatrices ont porté et continuent de maintenir sur tant de territoires ? Quelles pensées-racines l’ont créée ? 

Les anthropologues pendant des décennies n’ont pas pris au sérieux les histoires de création du monde et ils les ont réduites à de la « mise en scène de conteurs », à des histoires jolies ou pour rire ou que sais-je encore. Nombre d’anthropologues ont pensé par exemple que les rituels chamaniques n’était qu’une forme de théâtre. « Qu’une forme de théâtre…». Pourtant, le théâtre n’a-t-il pas un impact réel sur ceux qui assistent à une représentation ? Nous découvrons avec les sciences cognitives que nos systèmes de croyances ont un impact réel sur les systèmes neuronaux dans notre cerveau. Les systèmes de croyances sont portés par les histoires que nous nous racontons, non ?  

 

Un de mes premiers poèmes de petite fille était pour l’herbe coupée. Mon père venait de passer la tondeuse et j’étais triste pour l’herbe coupée. Je me sentais en empathie avec cette herbe, j’avais l’impression de capter sa souffrance. J’étais face au fait de passer de statut de vie à mort très probablement et je n’avais pas perçu le sens ou la raison de couper l’herbe comme assez juste. Mon père m’a sûrement trouvée fort ridicule de pleurer parce qu’il avait passé la tondeuse. Il faut bien couper l’herbe pour avoir un joli jardin! Pourquoi? Parce que c’est comme ça.

 

Je me suis donc passionnée pour ce travail sur la cosmogonie qui m’avait d’abord paru comme une épine dans le pied. La présence des animaux était prépondérante dans ces histoires. « La nature » était omniprésente dans ces histoires et comme je devais comparer cette cosmogonie avec celle d’une autre religion, il m’a paru évident de comparer cela avec la légende d’Adam et Eve et d’analyser le rapport à la nature qui en découle. Je me rends compte aujourd’hui de l’ancrage d’un tel travail et de sa richesse au niveau ontologique. Mais à la base, dans mon histoire, ce n’est qu’un lien de hasard, de « pas le choix », de « je ne peux pas faire autrement, c’est la seule histoire que je connais ». Ironie du sort, j’ai été bien cotée pour ce travail. Ma professeur l’a montré pendant des années en exemple à ses autres élèves. J’aurais voulu garder un exemplaire de ce que j’avais écrit mais ma professeur l’a égaré. Je crois qu’elle m’a dit que c’était au cours d’un divorce. 

 

Alors que je travaillais à la création de mon spectacle de rencontres avec les premières nations d’Amérique du Nord, je tombe sur ce livre de Thomas King. Je tombe sur des livres ou ils tombent sur moi, telle est la question. Ici, dans le premier chapitre d’« Histoire(s) et Vérité(s) », Thomas King décrit cette même question que j’avais du poser dans mon travail de jeune adolescente. Et il le fait de manière fantastique. Avec l’humour grinçant qui le caractérise, son aveu de subjectivité que je trouve lumineux et sa connaissance intime du sujet. 

 

Voici donc ma lecture de ce chapitre en audio files que je vous partage. 

Avec l’aimable accord de Thomas King qui m’a répondu un joli « Sure ! », avec l’humour, la détente et la simplicité qui le caractérise dans son écriture. 

Vers un Théâtre de l'Anthropocène ? 

 

Je réponds ici par cette « lettre fleuve - carte blanche » à une proposition de Valérie Cordy, directrice de la Fabrique de Théâtre. Parce que je suis particulièrement attachée à ce lieu, je ne pouvais pas ne pas tenter de répondre à l’invitation de Valérie. La Fabrique de Théâtre, c’est pour moi le lieu qui m’a accueillie dès le départ et a offert le premier pied à l’étrier de mon projet « Sauvages Titre Provisoire », un projet qui aborde mes presque dix années de rencontre avec les Premières Nations du Québec. 

 

Mais la Fabrique de Théâtre c’est aussi le lieu où j’ai participé en 2017, il y a trois ans donc, au Séminaire du Théâtre de l’Anthropocène qui a ensemencé ma réflexion et ma pratique théâtrale. Au sein de ce séminaire, j’ai travaillé avec les activistes écologistes américains The Yes Men avec lesquels nous avons développé le projet « Refugreenergy ». J’ai aussi fait la rencontre de Franck Bauchard avec qui nous avons développé une forme courte qui évoque totalement la situation inédite dans laquelle ce confinement nous a plongés. J’ai donc pensé que vous la raconter serait intéressant. 

 

Franck Bauchard nous avait donné comme objectif artistique de projeter une forme théâtrale sur à quoi ressemblerait le monde en 2020-30-40. L’axe de réflexion était de prendre en considération « The Weather Forecast » - la météorologie disons. Nous avions en charge dans mon équipe la décennie 2030. Nous avions dix ans de retard car c’est en 2020 que se vit une situation très proche de la forme que nous avons développée il y a trois ans. Je vous la relate en raccourci : 

 

Des humains sont confinés dans un bunker parce qu’un événement X les y a obligés. Ils laissent pendant ce temps la nature se régénérer. N’ayant pas choisi les humains avec qui iels sont confinés, iels se débrouillent. Coupé.e.s des leurs, iels ressassent les souvenirs de leur vie en vidant ce qu’il leur reste dans un sac. Iels racontent ce que chacun des objets représente pour lui.elle. devant le public. Le public est entré avec une voix off récitant des mesures de sécurité strictes à observer et qu'il est interdit d’entrer avec des objets venant de l’extérieur. Iels sont fouillée.s à l’entrée et reçoivent du gel désinfectant pour les mains. Quand soudain l’alarme se met à sonner et survient une coupure d’électricité. Panique à bord, un organisme vivant a été introduit dans la salle, répète en boucle la voix off en sonnant une alarme désagréable aux oreilles. Une crevette a été trouvée dans un sac, nous sommes obligé.e.s d’évacuer la salle. 

 

La forme nous paraissait un peu banale mais nous avions eu une petite semaine pour l’imaginer et la mettre en place entres artistes qui ne se connaissaient pas au départ. C’était un sacré défi. Et puis au début de ce confinement, elle m’est revenue comme en choc. Nous avions dix ans d’avance sur les projections. Tous les artistes prenant part à ce séminaire étaient profondément concernés par la question écologique et déterminés à penser la question de l’Anthropocène dans les arts. En 2017, nous savions déjà que de multiples événements humains et autre-qu’humains allaient se produire dû au changement climatique en cours. Lesquels, comment, par quels biais, comment réagirions nous humains face à ces basculements sont des sujets pour le théâtre. Je pense même que nous nous devons de prendre en charge ces sujets. Notre recherche au cours de ce séminaire se posait sur qu’est ce qu’un Théâtre de l’Anthropocène. Parce que l’Anthropocène n’est pas un sujet, c’était d’ailleurs un des titres d’une des conférences. L’Anthropocène est là. Il est donc bien plus pertinent de penser l’Anthropocène non comme un sujet en soi mais comme quelque chose qui englobe la pratique artistique, les histoires qu’on raconte, le rôle du théâtre à l’ère de l’Anthropocène. Je suis intimement persuadée que les artistes ont un rôle fondamental à jouer dans les mutations du monde en cours. 

 

Merci ici encore à Valérie Cordy et à toute l’équipe qui travaille avec elle, de faire de la Fabrique de Théâtre un lieu décloisonné et ouvert où les réflexions sur les enjeux du monde actuel sont en exploration constante. 

 

Depuis des années, la façon dont je perçois les choses qui m’entourent est imprégnée de ma rencontre avec les Nations Autochtones du Québec, spécifiquement les Atikamekw mais aussi d’autres Nations, ayant rencontré des personnes de la nation Innu et Kaniekehaka (Mohakw). 

 

Ici, dans la crise du COVID-19 que nous traversons, cela ne fait évidemment pas exception. Je vais donc essayer de relater des anecdotes qui ont jailli d’elles-mêmes, en réminiscence, opérant en lien avec ce que nous traversons. Je vais le tenter du moins. 

"Veuillez remplir ce formulaire" : quand la bureaucratie est une forme de colonisation 

 

A l’été 2014, je suis restée quelques jours chez la famille traditionnaliste de Stuart Myow, la maison longue Up-The-Hill à Kahnawake, réserve Mohakw située en face de Montréal, de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent. C’était une journée chaude et ensoleillée. Juste en face de la maison longue se trouve la carrière de Kanahawake, un endroit paradisiaque pour être aux abords de Montréal. Personne n’a l’autorisation d’y accéder sans être accompagné.e par un Mohakw. 

 

Stuart Myiow Senior, alias Baba, alias many names, était un vieil homme de 84 ans, à l’oeil percé de cataractes, au grognement d’ours et au rire délicieux d’un enfant. Toujours penché sous sa tondeuse pour la réparer ou assis devant sa maison longue avec un thé dans un gobelet Tim Hortons. Stuart Myiow Senior est de ces aînés autochtone qui laisse une trace inoubliable. 

 

Cet après midi là, je « jasais » avec lui comme on dit en bon québécois, quand une jeune femme d’une vingtaine d’années est venue à sa rencontre. Elle était habillée avec un sweat portant un brassard de la FireBrigade, les pompiers (en anglais). Elle était venue pour lui demander s’il voulait bien remplir un formulaire où il devrait mentionner son nom, ses coordonnées et j’imagine l’adresse de son domicile ou sa description. (Petite parenthèse ici il n’y a pas de numéros de maison à Kahnawake. Voilà une excellente donnée pour se paumer au milieu d’une réserve et « tomber sur la bonne personne ». Mais je ne vais pas rentrer dans les détails ici). 

La scène à laquelle j’ai assisté entre cette jeune femme et ce vieil homme m’a baignée dans un univers Brechtien magnifique. Le vieil homme était assis devant sa maison sur une chaise en plastique et la jeune femme penchée vers lui avec son papier blanc de cases à remplir. Dans sa délicieuse intelligence, il regardait la jeune femme et lui posait des questions lui demandant pourquoi ce formulaire était nécessaire. 

Je ne sais plus si j’ai pris en notes, et que je les ai perdues depuis, le dialogue entre ces deux personnes, mais je revois encore parfaitement l’image de cet échange. 

La malice dans le regard du vieil homme surtout qui sait de quoi il en retourne et en face, la « bonne foi » de la jeune fille qui ne cherche qu’à remplir un objectif qu’on lui a donné et qui ne comprend pas le lieu de résistance du vieil homme. Fascinant moment. Une scène de Brecht. Car en effet, Stuart Myow Senior savait que s’il signait là ce document, il rendait légitime potentiellement toute intervention sur son territoire. Même si c’était au nom de l’aide protectrice de la firebrigade. S’il signait, il serait dès lors aussi potentiellement soumis à des normes auxquelles son bâtiment allait devoir correspondre. Ils pourraient un jour décider qu’il était insalubre et le faire détruire. Par le remplissage et la simple signature de ce formulaire, il rendait sa liberté - le droit sur son mode de vie. Il savait tout cela le vieil homme. Cette jeune femme n’allait pas apprendre au vieil homme à faire des grimaces. Mais elle ne comprenait pas le problème que cela posait au vieil homme de remplir un formulaire. L’un voyait les implications, l’autre pas. 

Je regardais attentive cette scène depuis l’autre bout de la table, j’observais la dynamique entre ces deux personnages dans cet instant particulier. 

 

Lui regardait la jeune femme et grognait de ces bruits de gorges que laissent parfois échapper les ainés. Tranquillement, il essayait de lui faire voir le problème qu’il y avait dans sa demande à elle. Avec calme et patience, mais aussi une indéfectible lucidité, une imparable logique et une clarté d’esprit, il renvoyait à l’expéditeur l’intention de la demande. La jeune femme n’étant qu’une exécutante, elle n’avait pas de réponses à donner au vieil homme. Et lui, il souriait dans une malice déçue. Tenir tête n’était pas un moment exceptionnel pour lui. C’était une habitude. Devoir expliquer encore, à tout nouveau venu les siècles de colonisation, de non respect des lois et des traités, de non respect généralisé en fait, c’est ce qu’il avait fait toute sa vie. Cette jeune femme pouvait danser sur sa tête avant que le vieil homme lui cède une avancée dans la conversation et remplisse son formulaire. Elle était repartie déçue et bredouille. Elle avait loupé l’occasion d’apprendre quelque chose d’après le vieil homme. Il m’a regardée en secouant la tête comme pour me dire « mais qu’est ce qu’elle pensait faire ? ». Nous avons discuté puis rigolé. 

 

Exercer « A Strong Mind » (un esprit fort) est une pratique dont parle la maison longue. Le processus de la loi chez les traditionalistes exerce et muscle cet esprit. La Grande Loi de la Paix a été créée par les Kanienkehaka (Mohakw) avec quatre (ou cinq) autres nations. Le texte de loi qui a inspiré la constitution américaine est inspiré directement de la confédération des cinq nations. Mais quasiment personne ne le sait. Il y a un pan énorme qui est caché dans l’histoire de l’Amérique et de son prétendu Nouveau Monde. Une histoire de lois et de traités non-respectés. 

À Stuart Myiow Senior, aujourd’hui décédé. 

 

Nous pouvons enterrer nos morts - Quels rituels nous reste-il ? Que ré-inventer ? Que retrouver? 

 

Aux Antigones du monde entier 

 

Texte prêté à la bouche de Lucile Desmoulins, compagne du révolutionnaire Camille Desmoulins, écrit par le formidable auteur allemand Georg Büchner dans sa pièce « La Mort de Danton ». J’avais du interpréter ce texte dans le cadre de ma formation à l’ESACT (Conservatoire de Liège). Un passage de ce texte appris m’est revenu en mémoire dans cette période. Un soir, le mot « mourir » est venu dans ma bouche et la suite du monologue s’est rappellé à mon esprit. En ce temps où nombre de personnes ne peuvent dire au revoir à leurs proches de manière humaine, il nous faut réinventer des rituels, les restaurer, en retrouver. Nous avons bien besoin de communion autre que par écrans interposés. Il en va de notre condition d’êtres humains. À un moment, les corps crient le besoin de tendresse. 

 

À. toutes celles et ceux qui ont perdu leurs proches dans ces circonstances, celles et ceux qui n’ont pas le droit de les visiter, de les toucher, de les accompagner. Au formidable acteur Olindo Bolzan qui a quitté ce monde au moment où j’écris ces lignes, j’adresse ce passage : 

 

LUCILE

Elle arrive, elle s’assied, elle s’assied sur une pierre sous la fenêtre des détenus. 

 

« Camille ! Camille ! Ecoute Camille, tu me fais rire avec ton long manteau de pierre et avec ton masque de fer sur le visage, tu ne peux pas le baisser ? Où sont tes bras ? 

Je vais te charmer cher oiseau (Elle chante)

 

Les petites étoiles dans le ciel, 

Elles brillent plus clair que la lune

A la fenêtre de mon amour, l’une 

A la porte de sa chambre, l’autre

Viens ! Viens mon ami. Monte doucement les escaliers, ils dorment tous. 

La lune m’aide à attendre depuis longtemps. 

 

C’est vrai, je ne peux pas entrer par la porte avec ce costume incommode. La plaisanterie est trop mauvaise, ne parles-tu pas ? Tu ne bouges pas du tout. Pourquoi ne parles-tu pas? Tu me fais peur. Ecoute, les gens disent que tu dois mourir à présent et prennent, pour le dire, des visages graves. Mourir. Leurs visages me font rire. Mourir, qu’est ce que c’est ce mot? 

 

Il y a donc quelque chose de sérieux là-dedans. Je vais y réfléchir. Je commence à comprendre. Mourir - Mourir. 

Mais tout a pourtant le droit de vivre, tout. Cette petite mouche là, l’oiseau. 

Alors pourquoi pas lui ? 

Le fleuve de la vie tout entier devrait se tarir si cette simple goutte était répandue.

Ce coup devrait faire une blessure à la terre. 

Tout est en mouvement, les horloges marchent, les cloches sonnent, les gens courent, l’eau coule et il en va ainsi de tout. Non, ça ne doit pas arriver. Non. Je vais m’assoir par terre et crier pour que d’épouvante, tout s’arrête, tout se fige et que plus rien ne bouge. 

(Elle s’assied par terre, se cache les yeux et pousse un cri. Après une pause, elle se relève.) 

Ça ne sert à rien. Tout est encore comme avant, la maison, la rue, le vent souffle, les nuages passent - Nous devons sans doute l’accepter. »

 

Face à ce contexte inédit, nous sommes face à la violence du deuil d’une façon inédite. Une crise du toucher est en cours. Pour ma part, j’ai toujours trouvé que les rituels - avant cette crise - étaient trop pauvres, qu’ils n’étaient souvent pas à l’a hauteur de l’être aimé.e. Mais ici, la gestion de cette crise a contraint des humains à mourir seul.e et d’autres humains a ne pas les approcher pour les accompagner dans ce départ. Y a-t-il plus inhumain que cela ? Qu’est ce que cela dit de nous et de la liberté individuelle ? Qu’est ce que cela dit de notre peur de la mort et de la contagion des corps ? Je ne sais pas ce que je ferais si je me retrouvais dans la situation de laisser un de mes proches seul.e face à la maladie, ou s’il m’avait été interdit de venir le/la voir et de lui dire au revoir dignement. 

 

J'avais écrit les mots qui suivent la semaine dernière et cette carte blanche avait été envoyée. Avant qu'elle ne soit publiée, ma chère et tendre maman est entrée en urgence à l'hôpital pour une autre cause que la COVID mais nous avons été aussi empêchés de la voir. J'ai donc vécu moi-même récemment dans mon corps l'impossibilité de voir l'être cher, la colère, l'impuissance, la peur et le non-sens de ces interdits. Pour l'instant, ma mère se rétablit tranquillement et nous avons accepté ces consignes avec calme et sens des responsabilités. Nous avons de la chance, car elle se remet de ses maux. Mais je n'ose imaginer ce que cela aurait été que d'être face à l'imminence d'un départ. J'ai peur même encore en écrivant ces lignes. Je souhaite à tout être humain qui a été en prise avec cette impuissance de trouver le chemin de la résilience, de trouver la voie de l'apaisement car il doit être bien dur d'accepter ces départs. Tout départ nous semble déjà intolérable. Mais dans ces circonstances... Je reprends donc ci-dessous, les mots écrits initialement. 

 

Quel espace de liberté s’offrir ? Dans un hôpital, j’aime à imaginer que je n’aurais pas lâché l’affaire avant d’avoir un passe droit, que j’aurais été illégale, que j’aurais cherché tous les moyens possibles pour ne pas nous laisser subir cet ordre injuste et inhumain de devoir laisser partir son proche dans la solitude. Comme Antigone face à la loi injuste cherche un moyen pour enterrer son frère. Elle cherche à vivre et à mourir dignement, car par la loi du sol Antigone sait que les morts nous concernent. Ils concernent les vivants. Nos Cités et les lois de la Cité rejettent tellement l’idée même de la mort et de la finitude que quand la mort s’approche, nous cherchons désespérément à l’éviter. Et finalement, c’est quand la mort est là dans la vie, que nous ressentons cette vie dans toute sa préciosité. Chaque expérience de la mort nous révèle - ici nous sommes appelés à regarder qui nous sommes collectivement. Comme une expérience de mort imminente collective de laquelle on réchappe majoritairement. Est-ce cela qu’il nous faut pour nous réveiller et prendre conscience que nos systèmes sont malades et n’entretiennent plus la vie ? 

 

La physique quantique nous dit que le futur est déjà arrivé. Si cette crise nous a remis dans le moment présent, quel futur voyons-nous arriver? Car si le futur est déjà arrivé, nous sommes responsables au présent de porter dans nos esprits un dessin du futur qui nous fait rêver. Et si nous pouvions arrêter de penser le manque, la chute, la damnation, la solitude, la compétition ? Et si chaque fois que nous le voyons passer nous ne tournions pas les yeux mais le regardions en face et y mettions de la présence, une attention ? Et si nous commencions par la bonne histoire ? comme nous le suggère Thomas King. Par celle que nous voulons voir arriver.  

 

Je finirai cette carte blanche par les mots d’Italo Calvino qui clôturent son ouvrage « Les Villes Invisibles », car ces mots sont de bons guides en ces temps troublés. J’ai rencontré ces mots sur un mur du village où habitent mes parents. Un groupe de jeunes y avaient loué un corps de ferme. Une communauté était née au sein d’un village endormi. Quand j’avais lu ces mots sur le pont d’autoroute, quelque chose avait sursauté dans mon coeur : « Oh, des idéalistes dans mon village! ». Un jour, nous nous sommes rencontrés, nous sommes devenus ami.e.s et nous avons vécu et créé ensemble. Je vous écris ces mots de mémoire, car je les ai retenus « par coeur ». 

 

« Si l’enfer existe. il n’est pas ailleurs, il est ici. C’est celui que nous vivons chaque jour, que nous formons d’être ensemble. Il existe deux manières de ne pas en souffrir. La première convient aisément à la plupart, accepter l’enfer, en faire partie jusqu’à ne plus le voir. La deuxième demande une attention continuelle : Discerner qui et quoi dans l’enfer, n’est pas l’enfer et le faire durer et lui faire de la place. » 

Avec Tendresse, 

 

Hélène Collin. 

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