LATENT WALK

Il me faut commencer par vous dire que l’impossibilité de nous rendre en équipe à la Fabrique de Théâtre en avril dernier entre étrangement en résonance avec la thématique de mon projet, «Latent Walk ».

En effet, je ne pensais pas connaître un jour cette situation, l’Europe, voire le monde entier, est à présent confinée pour tenter d’enrayer la propagation d’un virus affreusement contagieux. 

Toute sortie m’étant actuellement interdite, je vis derrière mon écran et je passe en revue les images accumulées dans un tas de disques durs épuisés, des images de tous les jours, de l’insouciance du monde d’avant le confinement. J’ai une sorte d’écœurement envers le flux incessant d’images qui déferle de l’extérieur, de « l’actualité ». Cette marée picturale m’angoisse.  J’éprouve le besoin de m’isoler plus encore afin de me reconnecter avec mon regard. Car comprendre la façon dont je regarde, identifier ce qui retient mon attention, ce qui m’émeut, c’est sans doute comprendre un peu qui je suis et l’époque dans laquelle je vis. 

Mon projet s’inscrit dans le contexte de la quarantaine et en réaction à la contrainte imposée par le confinement actuel et à son flux d’images : comment continuer à créer des images sans sortir, comment parvenir à réenchanter son regard dans un environnement sursaturé d’images ? 

Je suis particulièrement interpellée par le nouveau type d’images créées par le Machine Learning, populairement appelé Intelligences artificielles. C’est donc à partir de ces images que je voudrais travailler avec « Latent Walk ». Cette nouvelle technologie est récemment entrée dans l’histoire du cinéma, une histoire marquée depuis ses débuts par de nombreuses inventions techniques (son, couleur, numérique, etc.) et remet en question ses moyens de représentation.

Je ne tiens pas à substituer mon regard à celui d’une Intelligence artificielle, mais plutôt à chercher une nouvelle forme d’émerveillement en faisant appel à elle. Pour moi, les nouvelles formes de représentation que permet le Machine Learningne sont pas une finalité, mais plutôt un prétexte pour interroger l’histoire et les modes de la représentation.

Afin d’explorer ces questions du regard et de la création d’images, je convoque une botaniste du dix-huitième siècle, Mary Delany.Ancrée dans la tradition naissante des herbiers, sa démarche se démarque de ses contemporains par le fait que Mary Delany assemblait de minuscules morceaux de papier et de tissus pour former ce qu’elle appelait des « mosaïques».Paradoxalement, en ne capturant pas le vivant, mais en le recréant, elle fut capable de montrer les fleurs aussi organiques que si elles avaient été sur le bord du chemin, et ainsi de leur offrir un éternel présent. 

Avec ce nouveau projet, je voudrais se faire rencontrer les fleurs de Mary Delany et des fleurs générées par du Machine Learning, je voudrais susciter l’entrecroisement des mosaïques de papiers du dix-huitième et des algorithmes du vingt et unième siècle, afin de questionner le regard que chacun pose sur les images qui l’entourent. La vidéo qui accompagne ce texte est le prélude du film à venir.

Miléna Trivier 

© 2019 La Fabrique de Théâtre